Emmanuel Lévinas
Partir vivre ailleurs ou entreprendre un long voyage est souvent associé à l’idée de rencontres et d’ouverture : on imagine aisément des villes animées, des conversations pétillantes, des liens qui se tissent spontanément. Et pourtant… l’expérience du déplacement peut parfois révéler une réalité plus silencieuse : celle de l’isolement social, contrecarrant les plans d’un voyage de gaiété et d’aventures sociales.
De nombreux expatriés ou voyageurs traversent des moments où ils se sentent profondément seuls, même au cœur d’environnements densément peuplés. On peut vivre dans une grande métropole, partager des espaces de travail ou fréquenter des lieux animés, et pourtant ressentir une distance invisible avec les autres.
Cette solitude ne se résume pas à l’absence de relations. Elle touche souvent à quelque chose de plus profond : la perte d’un tissu de liens familiers, ceux qui, dans la vie quotidienne, donnent une continuité au sentiment d’exister parmi les autres.
Associé à ce dur fardeau d’affronter une vie nouvelle sans le support de ses proches, la solitude ramène souvent la personne expatriée à une certaine honte – ce qui rend l’expérience d’autant plus difficilement partageable, et creuse à nouveau le fossé dans un silence qui nourrit l’idéal de l’expatriation partagé souvent par la famille restée en France.
Dans la vie ordinaire, l’existence est traversée de multiples interactions qui paraissent parfois insignifiantes : un voisin que l’on croise régulièrement, un collègue avec qui l’on échange quelques mots, un café où l’on est reconnu.
Ces micro-relations forment pourtant une trame discrète mais essentielle de la vie sociale. Une cartographie des liens, qui nous rappelle que nous formons un ensemble spécifique et nous assure une certaine place dans le monde.
Lorsqu’on s’installe dans un nouveau pays ou que l’on voyage longtemps, cette trame disparaît presque entièrement. Tout devient nouveau : les visages, les codes sociaux, les habitudes et même les gestes les plus simples peuvent demander un effort d’adaptation. On comprend aisément à quel point le vascillement interne peut être important : il s’agit de retrouver son sentiment d’appartenance qui soutient notamment le sentiment d’identité, pièce fondamentale s’il en est.
Certains expatriés décrivent alors un sentiment étrange : l’impression de se déplacer dans un monde où personne ne les connaît réellement. Dans des cas plus importants, ce « flou » interne peut amené certains expatriés à vivre une réelle décompensation psychique, sous la forme de bouffée délirante par exemple.
Dans la plupart des cas néanmoins ce sentiment s’arrête à une profonde solitude ressentie, celle-ci pouvant être grisante dans un premier temps mais, progressivement, se transformer en souffrance réelle.
Dans ma pratique, les patients que je reçois évoquent souvent cette expérience paradoxale : se sentir seul alors même que l’on n’est jamais vraiment isolé physiquement.
Une patiente installée depuis plusieurs mois dans une grande capitale européenne me racontait par exemple qu’elle passait ses journées entourée de collègues et qu’elle sortait régulièrement dans des cafés ou des restaurants. Pourtant, le soir, en rentrant chez elle, elle ressentait une sensation très forte de vide, une déconnexion de l’autre.
Elle disait :
« J’ai l’impression d’être entourée de gens, mais de ne vraiment exister pour personne. »
Un autre patient expatrié en Asie décrivait quant à lui une forme de fatigue relationnelle. Les échanges quotidiens lui semblaient agréables mais superficiels, comme si les conversations restaient toujours à la surface.
Ce type d’expérience peut susciter un sentiment d’étrangeté au monde social. Le risque peut alors être un repli sur soi, qui malheureusement peut faire le nid de sentiment d’anxiété ou de dépression.
L’isolement social apparaît souvent dans les périodes de transition.
Au moment du départ, l’enthousiasme du projet peut masquer les difficultés. Encore une fois, l’imaginaire et l’idéal d’un projet parfois attendu pendant longtemps élude certaines problématiques. Mais après quelques semaines ou quelques mois, lorsque l’euphorie de la découverte s’atténue, certaines personnes commencent alors à ressentir un décalage, et le voile peut tomber offrant une réalité moins idéalisée :
Les repères familiers sont loin, les relations profondes prennent du temps à se construire, et le quotidien peut parfois sembler suspendu entre deux mondes.
Certains expatriés disent avoir le sentiment d’être entre deux vies : plus tout à fait intégrés dans leur pays d’origine, mais pas encore pleinement inscrits dans leur pays d’accueil.
Ce sentiment intermédiaire peut accentuer l’expérience de solitude.
La solitude fait partie de l’expérience humaine. Elle peut parfois être recherchée, voire féconde : c’est souvent le cas de certains voyageurs qui sont en quête de découverte de soi. Dans la marche, souvent en backpack, le voyage prend la forme d’une quête introspective parfois intensément riche et pourtant très solitaire.
D’autres fois, plus souvent pour les expatriés cette fois, il s’agit souvent d’appréhender un nouveau lieu seul et de savoir traverser une période souvent pleine de doutes et d’inquiétudes, mais qui mène souvent vers une construction singulière au fil des rencontres et des habitudes réinventées dans ce nouveau lieu.
Faire confiance au temps peut évidement être une solution, mais encore faut-il en avoir les ressources psychiques : selon les cas, et accentué par l’expérience comme nous l’avons vu mouvementée du déplacement, il peut devenir très difficile de mobiliser des ressources pour s’enraciner. Aussi, lorsque la solitude s’installe dans la durée et qu’elle n’est plus choisie, elle peut devenir une source importante de souffrance psychique.
Certaines personnes décrivent alors :
une sensation de vide
une perte d’élan pour les activités quotidiennes
un sentiment de déconnexion du monde
une difficulté à partager ce qu’elles vivent
Dans certains cas, l’isolement social peut également favoriser l’apparition d’autres difficultés psychiques, comme l’anxiété ou la dépression. Dans ces cas, il est souvent important de consulter un psychologue avant que l’état ne s’intalle et lorsque une souffrance est présente.
L’une des particularités de la solitude en expatriation est qu’elle est parfois difficile à exprimer.
Nous avons évoqué la question de l’idéal, qui est centrale ici. Le registre de l’imaginaire est souvent fortement invoqué lors de la préparation d’un voyage ou d’un projet de vie à l’étranger, or cela concerne les expatriés autant que leurs proches. En effet, lorsque l’on parle avec des proches restés au pays, ceux-ci imaginent souvent une vie riche d’expériences et de découvertes : ils projettent leur propre fantasme lié au voyage sur une réalité qui est parfois vécue très différemment par l’expatrié. Ainsi pour lui le décalage entre cette image et la réalité intérieure peut renforcer le sentiment d’être incompris.
Certains patients me disent qu’ils hésitent à évoquer leur solitude, de peur de paraître ingrats face à l’opportunité de vivre à l’étranger. Cette honte est très souvent rapportée, avec une sensation de ne « pas avoir le droit de se plaindre », et une forte intériorisation des émotions négatives liées à l’expatriation. La « faute inavouable » de la difficulté de l’expat peut alors devenir un fardeau, porté à nouveau seul dans un monde étranger.
Retenons que cette retenue dans la parole de l’expatrié peut renforcer l’isolement, car la souffrance reste alors enfermée dans le silence.
L’expérience de la solitude peut aussi ouvrir un espace de réflexion sur la manière dont chacun se relie aux autres.
Dans un environnement familier, les relations se construisent souvent de manière progressive et implicite. En expatriation, ces repères disparaissent, ce qui peut amener à interroger plus profondément le rapport aux liens et à l’appartenance : A qui ai-je envie de me lier ? Comment garder le lien à ma famille et mes racines ? Mais aussi des questions plus spécifiques : comment poser des limites, dans une langue qui n’est pas la sienne ? Comment me positionner face à des éléments culturels que je ne comprends pas ?
Pour certaines personnes, cette période devient l’occasion de redéfinir leur manière d’habiter le monde social.
Lorsque l’isolement devient difficile à vivre, il peut être précieux de pouvoir parler de cette expérience et ne pas s’enfermer dans une intériorisation des ressentis trop longtemps.
Un accompagnement psychologique peut offrir un espace pour explorer ce sentiment de solitude, comprendre ce qu’il révèle de l’histoire personnelle et retrouver progressivement une forme de continuité relationnelle.
Pour les personnes vivant à l’étranger, la thérapie en ligne permet aujourd’hui d’avoir accès à un espace de parole régulier avec un psychologue francophone.
Cet espace peut contribuer à rompre l’isolement psychique, même lorsque l’on se trouve loin de son environnement familier.
En savoir plus : Thérapie analytique en ligne pour expatriés
Aller plus loin : Livres sur la solitude en voyage et à l’étranger